Aller au contenu. | Aller à la navigation

Outils personnels

Paroisse de l'Immaculée Conception
Menu

Conférence de Laurent Fourquet - "Comment l'économie devint une divinité mystérieuse".

Conférence de Monsieur Laurent Fourquet à partir de son livre "le moment M4 - Comment l'économie devint une divinité mystérieuse". Réflexion sur l’économie. L'auteur nous invite à parcourir l'histoire de la notion de valeur dans la science économique, depuis Aristote jusqu'aux interprétations les plus récentes des bulles spéculatives.  (synopsis à lire sur le site internet)

Mardi 3 novembre 2015 de 20:30-22:00

 

 

 

Monsieur Laurent Fourquet "le moment M4". Réflexion sur l’économie.

Synopsis

 

Le livre part du constat du lien de négativité qui fonde le rapport de notre modernité au christianisme et, plus précisément, au catholicisme. Ce lien de négativité n’est pas une pure et simple opposition, mais une relation plus profonde qui fait que la modernité se perçoit comme un christianisme qui se serait « surmonté ». Pour comprendre la nature exacte de cette relation, il faut interroger le mode de représentation de la vérité, donc de sa vérité, que se donne notre modernité et en quoi cette re-présentation diffère de la vérité telle quel le christianisme la conçoit. Pour faciliter notre recherche, nous n’allons pas interroger directement la re-présentation moderne de la vérité mais analyser son incarnation dans le champ de l’économie, qui est en quelque sorte co-extensif à notre modernité, au sens où faire l’expérience de la modernité c’est aussi faire l’expérience de l’impérialisme général de l’économie dans nos vies.

 

L’équivalent économique de la notion philosophique de vérité est le concept de valeur. Il faut donc d’abord procéder à une analyse généalogique de ce concept dans la science économique. Trois moments doivent être distingués : le moment M1, pensé par Aristote, puis les scolastiques, voit dans l’économie une science de la juste valeur des choses. Le moment M2 qui va de Adam Smith jusqu’à Marx, prend acte de l’impossibilité de concilier l’échange marchand avec la juste valeur des choses, mais la localisation de la valeur dans le concept de travail ou de force de travail permet de réintroduire la valeur comme fondement de l’économie, quand bien même ce fondement n’émerge plus directement dans l’échange. Le moment M3, illustré par la « révolution » marginaliste et l’émergence de la macroéconomie, renvoie la détermination de la valeur des choses à un simple pour soi de l’agent économique et prétend se passer de la valeur en soi dans son effort pour rendre compte de l’évolution globale de l’économie. Après avoir été le site sur lequel la pensée économique a commencé, la valeur semble ainsi s’effacer inéluctablement de l’horizon de la pensée économique.

 

Afin de comprendre ce qu’il en est, dans le moment M4 qui est le nôtre, de la théorie de la valeur, on recourt à la description d’un modèle. Ce modèle, dénommé « économie de la consommation », considère que le comportement des agents économiques est exclusivement orienté vers la consommation. A partir de ce postulat, il est procédé à une analyse de la dialectique asymétrique qui s’institue, dans la consommation, entre la jouissance et la frustration et qui fait que, à partir d’un certain niveau de consommation, la consommation d’un bien produit un niveau de frustration plus élevé que le niveau de jouissance induit par la consommation du bien. Cette dialectique asymétrique impose dès lors une croissance toujours plus forte de la consommation de l’ensemble des agents, que l’on peut figurer sous la forme d’une vitesse de consommation qui doit augmenter, et augmenter toujours plus rapidement.

 

Il est ensuite procédé à une analyse des facteurs qui sont mobilisés par le modèle pour se conformer à son principe d'accélération de la vitesse de consommation et, symétriquement, des contraintes que le modèle doit surmonter pour se conformer à ce principe. Parmi les facteurs positifs, on s’intéresse notamment aux modalités d’intensification et d’extension de la consommation à de nouveaux objets et à de nouveaux territoires. Parmi les contraintes, on identifie  le besoin supplémentaire de capital, au fur et à mesure que les cycles de consommation se reproduisent, ainsi que la tendance naturelle à une perte de pouvoir de consommation des travailleurs peu qualifiés qui, pour éviter une explosion de la frustration, doit être compensée par une politique de répartition  justifiant, en particulier, le recours à l’Etat.

 

Il apparaît que, au-delà de ces facteurs et de ces contraintes, l’élément déterminant, dans la phase de maturité du modèle, est constitué par la monnaie et le système de financement. L’argent crée, en lui-même, et sans qu’il se réalise sous la forme d’un autre bien, de la consommation. Cette création de consommation par l’argent est double : d’une part, l’affichage du prix, compris comme indice de la qualité de consommation du bien, génère des bulles spéculatives qui s’auto alimentent ; d’autre part, l’argent, en tant que supplément d’argent dont bénéficie un agent économique, constitue en soi un bien de consommation qui permet, temporairement, de répondre à l’exigence  d’accélération de la vitesse de consommation. Toutefois, ni l’argent ni la mondialisation progressive du modèle ne parviennent à empêcher la crise de celui-ci (du fait même de leur efficacité, ils accélèrent la venue de cette crise) qui est inéluctable, puisque la vitesse de consommation ne peut éternellement accélérer et qu’il advient donc nécessairement un moment où le système ne parvient plus à produire suffisamment vite suffisamment de consommation pour répondre à la frustration  généralisée des acteurs. La crise commence par être financière puis s’aggrave rapidement pour devenir générale.

 

L’analyse du modèle et de sa dynamique interne nous permet de mieux comprendre le fondement de la valeur dans le moment M4 de l’économie qui est le nôtre. La valeur s’incarne désormais dans le volume de consommation effective (c’est-à-dire dans le niveau de jouissance/frustration effectivement ressenti par les agents, et pas dans la consommation nominale, c’est-à-dire le coût d’achat des biens de consommation). Toutefois, en raison de son caractère subjectif, la consommation effective n’est pas directement perçue par les agents, de sorte que ceux-ci s’illusionnent sur la nature de la valeur dans le modèle. Ils croient que celui-ci a perdu toute référence à une valeur des choses extérieure à son fonctionnement ; ils adhèrent donc à une perception auto référencée du modèle où l’abolition de la valeur laisserait la place libre à la détermination arbitraire des prix qui fait qu’un prix affecté à un bien est aussi valable que n’importe quel autre prix. Paradoxalement, la croyance à la dissolution de la valeur aboutit ainsi à une fétichisation de l’argent et du processus qui, indéfiniment, accole des prix à l’ensemble des choses. « L’affranchissement » théorique à l’égard de la valeur aboutit à une servitude pratique à l’égard de l’argent.

 

Il est ensuite procédé à une critique du modèle qui vise à ébranler le regard naturellement bienveillant que nous portons sur celui-ci, puisqu’il est notre modèle, en montrant qu’il repose sur une série de processus d’aliénations, c’est-à-dire de re-présentations configurées pour que les choses ne soient plus que des biens de consommation et que l’existence se ramène de plus en plus à la consommation des choses. La mécanique fondamentale du système est donc la production d’un processus d’aliénation. Cette production est assumée par une classe nouvelle, que l’on qualifie de façon journalistique de « bourgeoisie bohème » et que j’appelle « hyperbourgeoisie » parce qu’elle me paraît exacerber les traits de la bourgeoisie, dont la fonction est de reproduire indéfiniment l’aliénation à la consommation, à travers la négation de la valeur en soi des choses et la fétichisation de l’argent, et qui tire profit de ce travail en accaparant, à chaque cycle de la consommation, l’essentiel du volume supplémentaire de consommation produit.

 

Nous pouvons dès lors faire retour vers l’interrogation sur la vérité qui ouvrait notre propos. De même, en effet, que l’hyperbourgeoisie produit, économiquement, un processus d’aliénation à la consommation, elle produit, philosophiquement, une re-présentation aliénée de la vérité sous la forme d’une pseudo libération à l’égard des valeurs transcendantes et, concrètement, d’une soumission toujours plus soumise à la mécanique de la jouissance consommatrice. C’est cette production que l’époque nomme « vérité » et c’est parce que cette vérité est ainsi configurée qu’elle est dans une relation de négativité avec le mode chrétien de la vérité. Du fait de cette relation de négativité, c’est uniquement à partir du mode chrétien de la vérité qu’il est possible de démasquer l’imposture, tant économique que philosophique (il s’agit de la même imposture, exprimée différemment) sur laquelle se fonde l’ordre actuel du monde.